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Le cinéma cubain orphelin

 "Mais quand donc comprendront t'ils que la culture et la politique sont deux choses différentes " s'exclame Diego, le personnage principal de "Fresa y chocolate" exaspéré par un nouveau refus du pouvoir d'exposer les sculptures avant guardistes de son ami. La question posée en 1992 par le plus grand des réalisateurs cubains Tomas Gutiérrez Alea est toujours sans réponse six ans plus tard. Pire encore la disparition de Gutierrez Alea (1928-1996) semble être une perte insurmontable pour le cinéma cubain qui depuis n'a produit que des films médiocres sans aucun rapport avec l'audace de "Fresa y chocolate" ou "Guantanamera". Le talent de Gutiérrez et sa complicité avec le directeur de l'ICAIC (Instituto Cubano del Arte y Industria Cinematograficos) l'inamovible Alfredo Guevara, lui avaient permis d'aborder avec humour et un art très cubain de l'autodérision les sujets les plus tabous.

lucia"Lucía"(1968), de Humberto Solás
L'homosexualité et sa répression par le régime, l'exil forcé d'un artiste en bute aux tracasseries bureaucratiques et à l'obscurantisme des fonctionnaires de la culture, la veulerie et la paranoïa des militants communistes chargés de la surveillance des activités culturelles. Avec des oeuvres comme "mort d'un bureaucrate" (1966), "mémoires du sous développement" (1968) et "le dernier souper" (1976) Gutiérrez Alea a donné au cinéma cubain une envergure et une identité inexistante avant la révolution. Gutiérrez a bien entendu eu des successeurs talentueux comme Juan Carlos Taibo avec "se permuta" (on echange) en 1983 ou plus recemment Orlando Rojas avec "seconds roles "et "une fiancée pour David".

L'humour grincant et la critique latente de la bureaucratie que contiennent ces films démontrent que pendant longtemps le cinéma cubain a réussi à tirer son épingle du jeu en s'accommodant de la pression idéologique du pouvoir tout en produisant des oeuvres de qualité. Des films comme "mort d'un bureaucrate" ou "Alice au pays des merveilles" ne sont malheureusement presque plus projetés dans les cinémas de la Havane.Le paradoxe de l'ICAIC est d'avoir été créé d'abord pour élaborer une propagande au service du régime, puis d'avoir servi de laboratoire à un cinéma indépendant dans un pays du tiers monde. La force de l'ICAIC est d'avoir imposé de hautes exigences formelles avec des documentaristes devenus universellement reconnus comme Santiago Alvarez, (1919-1998 ) qui révolutionne le genre avec Now!, Ciclon, Hanoi, mardi 13.

Bien sur les limites à ne pas dépasser sont fixées dès le départ avec la censure en 1961 d'un court métrage de Saba Cabrera Infante (frère de l'écrivain Guillermo) qui retraçait sous forme de reportage la vie nocturne de La Havane dans le quartier du port. "PM" est qualifié de pornographique et interdit de diffusion par l'ICAIC : la polémique aboutit à la mise à l'écart de nombreux intellectuels opposés à la censure et au départ de Nestor Almendros, chef opérateur de grand talent.

La Muerte de un burócrata" (1966) de Tomás Gutiérrez Alea

Les films produits au début des années 60 comme "para quien baila La Habana" (pour qui danse la Havane), ou encore le splendide "transito" d'Edouardo Manet paraissent de nos jours bien audacieux. Aujourd'hui c'est autant le manque de moyens que la censure politique qui pose problème. La situation actuelle se caractérise, comme pour le reste du pays, par la pénurie. En 1996 l'ICAIC n'a produit aucun long métrage de fiction. En 1997, trois long métrages sortent des ateliers de l'lCAIC dont "Amor vertical" d'Arturo Soto qui renoue timidement avec une certaine impertinence en racontant les problèmes d'un couple à la recherche d'un logement. D'autres réalisateurs ont réussi à tourner à Cuba mais avec l'appui de productions étrangères comme Carlos Manuel Herrera avec le très banal "Los zafiros, locura azul" qui raconte l'histoire d'un groupe de chanteurs très populaires dans les années 50.

"Fresa y chocolate" (1993) de Tomás Gutiérrez Alea et Juan Carlos Tabío

En 1998 le cinéma Cubain tente un retour ambitieux avec la présentation de "la vida es silbar" (la vie est siffler) de Fernando Perez qui obtient le premier prix du 20 ème festival international du nouveau film latino-américain de La Havane. Il est encore trop tôt pour savoir si l'ICAIC pourra surmonter les conséquences dramatiques de la crise économique, mais elle bénéficie toujours d'une certaine marge de liberté par rapport au verrouillage total des autres médias officiels. La preuve en est qu'en février 1998, Fidel lui même a maladroitement critiqué dans un des ses discours fleuve télévisé le film "Guantanamera" de Gutierrez Alea. Il s'en est suivi une réunion houleuse à l'UNEAC où le commandant à du faire machine arrière et reconnaître que ses paroles avaient dépassés sa pensée. Pour la première fois depuis bien longtemps ce discours n'a pas été publié dans Granma.

"Hasta la victoria siempre" de Santiago Alvarez

vignette couvCopyright © 1999 Olivier Languepin / Éditions Gallimard. Tous droits de reproduction et de représentation réservés. Toutes les informations reproduites dans cette rubrique sont protégées par des droits de propriété intellectuelle détenus par l'auteur. Par conséquent, aucune de ces informations ne peut être reproduite, modifiée, rediffusée, traduite, exploitée commercialement ou réutilisée de quelque manière que ce soit sans l'accord préalable écrit de l'auteur.

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