Cuba et lutilité des sanctions économiques
Par Laurent Muller
Le thème des sanctions économiques et de lembargo est depuis la disparition du principal sponsor de Cuba, lUnion soviétique, la ligne de démarcation entre dune part le régime cubain et ses partisans et dautre part ses adversaires. Lembargo américain, mal dénommé « blocus » par le régime est un de ses arguments centraux pour justifier son arsenal répressif. A moins dune mauvaise foi extrême, comment continuer à appeler « blocus » une politique aussi hostile soit elle, qui laisse un pays « victime » commercer avec plus de 120 pays, avoir des représentations diplomatiques avec plus de 130 pays et laisser passer quelques 2 millions de touristes dont 200 000 cubano américains et 80 000 citoyens américains ? Comment parler de « blocus » lorsque lon sait que la population cubaine survit principalement grâce aux « remesas », ces transferts dargent qui sélèvent entre 800 000 et 1,2 millions de Dollars ?
Il convient de rappeler que depuis 2000, date du premier assouplissement de lembargo permettant à Cuba dimporter des produits alimentaires, Cuba est devenu un important client des entreprises américaines : en 2003, Cuba est le 35 eme pays importateur de produits agro-alimentaires en provenance des Etats Unis pour un montant de 257 millions de dollars.
La grande restriction reste celle du crédit. LEtat cubain doit payer au comptant ses achats. Toute vente à terme, tout crédit émanant dune entité nord américaine reste interdit à lîle communiste. De fait Cuba paie cash ses achats aux Etats Unis, ce qui fait grincer pas mal de dents chez les diplomates européens, qui traînent tous une longue série de crédits impayés avec Cuba.
Lembargo américain : une sanction diplomatique et un statut juridique complexe.
Lembargo américain, commencé en 1962 a effectivement été un blocus pendant les quelques semaines doctobre de cette année, au moment le plus intense de la « crise des missiles ».
Depuis ses débuts, cette politique de sanctions commerciales avait 2 objectifs :
1) étrangler le régime en le privant des achats américains et surtout des pièces de rechanges indispensables au fonctionnement des machines.
2) sanctionner Fidel Castro pour sa politique hostile basée sur la confiscation des investissements et autres propriétés américaines effectuées dès lannée 1960.
Une fois disparue lURSS en 1990, léconomie cubaine sest effondrée et avec elle les capacités militaires du régime.
Mesure présidentielle, lembargo est devenu en 1992 avec la Loi Torricelli puis en 1996 avec la Loi Helms-Burton un sujet mixte nécessitant laccord des deux chambres et de la présidence américaine. Considéré souvent à tort comme le symbole dune politique visant en priorité à faire tomber le régime castriste, lembargo a été souvent jugé inefficace. Dans les dernières années, et face à laugmentation des investissements étrangers, de plus en plus de parlementaires nord américains, appuyés par certains groupes de pression économique (notamment le secteur agro-industriel), ont remis en cause la politique cubaine et ont déposé de nombreux projets de loi visant à éliminer les restrictions commerciales et linterdiction pour les citoyens des Etats Unis de voyager dans lîle. La majorité pouvant être acquise à cette mesure au congrès et au sénat, lactuelle administration sest engagée à utiliser le veto présidentiel afin dempêcher tout assouplissement.
Léconomie cubaine : un modèle de centralisation bureaucratique
En 2003, la « période spéciale » nest pas terminée. Les Cubains témoignent des difficultés économiques. Le rationnement continue et la libreta, le carnet de rationnement offre de moins en moins de produits subventionnés. Sur les marchés « libres » et dans les magasins en devises, les prix continuent daugmenter. Les produits hors libreta et ceux vendus dans les magasins en devise ont des prix souvent plus élevés que dans les pays développés. Ils sont inatteignables pour la majorité des Cubains. Le salaire moyen hors avantages sociaux sélève officiellement à 15 Euros. Les coupures de courant électrique sont fréquentes. Malgré laide active du régime vénézuélien qui est désormais le premier fournisseur de pétrole, les pénuries de transports sont paralysantes pour léconomie.
Il ny a pas de PME privée à Cuba. Les travailleurs indépendants autorisés au plus fort de la « période spéciale »(crise économique consécutive à la disparition de lURSS et de ses subsides), les paladares (restaurant chez lhabitant limités à 12 chaises et à lutilisation dune liste daliments) sont en voie de disparition, croulant sous les taxes et les contrôles administratifs.
Le marché noir est devenu vital. Il sest généralisé pour la plupart des Cubains. Le rationnement ne permet plus que de « tenir » quune dizaine de jours par mois. Les produits vendus dans les « boutiques de récupération de devises »(boutiques en Dollar ) sont inabordables pour tous ceux qui ne reçoivent pas de Dollars depuis létranger.
Malgré quelques réformes de gestion mises en place dans les années 90, léconomie reste entièrement centralisée. Les entreprises publiques, pour la plupart non rentables, sont dirigées par une bureaucratie inefficace. Elles sont soumises à toutes sortes dentraves administratives. Les Cubains illustrant avec humour la culture professionnelle se plaisent à dire: « le gouvernement fait semblant de nous payer. Nous faisons semblant de travailler ».
Pour illustrer létat desprit de léquipe dirigeante au moment des timides réformes de 1993 (autorisant quelques professions indépendantes » et surtout la possession et lusage par les citoyens de devises étrangères, une phrase de Raul Castro prononcée alors est particulièrement révélatrice. Le second homme du régime aurait déclaré : « soit je sors les tanks, soit je sors le marché ».
Des chiffres à manier avec précaution
Les chiffres publiés par le régime sont à analyser avec beaucoup de précaution. Dans un pays où il nexiste ni opposition, ni presse ou organisme de contrôle indépendant, les statistiques sont ramenées à une émanation de la propagande du régime. Il nen reste pas moins que même ces chiffres souvent fantaisistes sont par eux-mêmes éloquents.
La croissance économique qui sélevait à plus de 6%en 1999 et 2000 est retombée à 3% en 2001 et à 1,1% en 2002. 2003 sannonce meilleure avec 2,6%.
Lagriculture est marquée par une chute vertigineuse de la production de sucre : 3,5 millions de tonnes en 2001, 3,1 en 2002 et 2,5 en 2003.
Les conditions climatiques défavorables, le manque de matières premières et leffondrement de la demande consécutive à léclatement de la bulle Internet ont fortement fait baisser le secteur du tabac.
Le pétrole local, riche en souffre et inexportable couvrirait désormais la moitié des besoins de lîle. Les productions de gaz et de nickel semblent augmenter.
Le tourisme a connu une chute après le 11 septembre mais a repris son ascension. Le gouvernement a annoncé fin juin 2002 son millionième visiteur pour 2003. Le chiffre était passé de 619 000 en 1994 à 1,685 millions en 2002. Les revenus sélèvent, selon le Mintur (ministère du tourisme) à 1, 745 milliards de Dollars
En pourcentage des revenus de lîle nous obtenons le classement suivant :
1) Tourisme 40%
2) Sucre 12%
3) Nickel 9%
4) Tabac 6%
Au niveau des échanges commerciaux, les déficits saccumulent. Le total sétablit à 16,7 milliards de Dollars.
Les principaux partenaires changent. LEspagne, le Canada et le Mexique cèdent peu à peu le pas au Vénézuéla (40%), à la Chine (6,7%) et
aux Etats-Unis.
Les principaux produits importés sont : le blé, le mais, le poulet congelé, lhuile de soja et les céréales.
Cuba dépense désormais plus du quart de son budget pour lacquisition daliments, 138 sur 450 millions de Dollars aux Etats-Unis.
Laugmentation du déficit commercial et de la balance des paiements va de paire avec le service de la dette. Cuba a épuisé presque toutes les sources possibles de financement extérieur. Cette dette sélève à plus de 12 milliards de Dollars pour le Club de Paris, 18 milliards en incluant la Russie. Ces sommes nincluent pas les emprunts privés effectués par lîle.
La crise de liquidité et de financement est telle que lon rapporte que depuis des années des estafettes doivent faire le tour des établissements commerçant en devises pour aller payer les fournisseurs sur leur bateau avant le déchargement des marchandises.
Les arguments en faveur de la supression de lembargo américain
1) Largument principal des opposants aux sanctions est celui de latteinte aux plus faibles. Létranglement, les restrictions atteignent directement les plus faibles. Castro et sa nomenklatura continuent à bien vivre. Le peuple meurt de faim.
2) Lembargo est un argument décisif pour le régime. Le supprimer reviendrait à le mettre à nu, face à ses responsabilités et enlèverait toute justification à la suppression des libertés fondamentales.
)3°Les contacts entre étrangers et Cubains permettent à ces derniers dapprendre ce quest la réalité démocratique. Restreindre laccès à lîle isolerait encore plus les dissidents et soumettrait la population aux seuls moyens de propagande du régime.
4) Le tourisme permet à une frange de la population de survivre et de donner du travail à certains.
5) La politique agressive américaine et européenne renforce le nationalisme du peuple et la solidarité des pays alliés au régime.
6) Cuba nest plus un danger depuis la disparition de lURSS.
7) De la part du lobby agro-industriel, il existe des perspectives de gains rapides et importants.
8) Une politique hostile diminue la possibilité de pressions sur le régime.
9) La levée de lembargo donnerait peut-être une bouffée doxygène au régime mais aussi à la dissidence qui peut être actuellement vue comme privilégiée par rapport au reste de la population. Elle reçoit pour son action de largent et le peu dargent reçu par les activistes (souvent quelques 50 Dollars par mois) suffisent à leur permettre de vivre mieux.
10) Enfin, les investissements étrangers peuvent être utilisés comme promoteurs de léconomie de marché et des valeurs démocratiques tout du moins, de façon limitée sur le lieu de travail.
Les arguments pour le maintien de lembargo américain
1) En ce qui concerne les seuls USA, la levée unilatérale de lembargo serait la reconnaissance dun échec politique de 43 ans, et une offre dimpunité pour tous les crimes et agressions, les insultes et attaques indirectes commis par le régime cubain à leur encontre.
2) Les investissements massifs nont jamais entraîné la moindre ouverture. Au contraire depuis 1993 le système sest durci et a renforcé son arsenal répressif à lencontre de ses opposants. La présence étrangère a été de pair avec la ségrégation des nationaux.
3) Vues la situation économique de lîle et son irrespect pour ses obligations financières, le contribuable américain aurait à financer un régime totalitaire.
4) Lembargo nest pas un outil politique mais une attitude morale. Cette phrase prononcée par Bush à loccasion du 7ème anniversaire du naufrage du remorqueur « 13 de marzo » (qui avait abouti à la noyade provoquée par les forces cubaines de 41 des 72 passagers de ce bateau cherchant à quitter Cuba) rappelle que ladministration Bush sest fortement engagée à ne pas lever les sanctions.
5) Le régime a besoin comme toute dictature dun ennemi extérieur. La levée de lembargo, unilatérale et inconditionnelle nempêcherait pas le régime de continuer à manuvrer contre les Etats-Unis.
6) Cuba reste un état voyou et terroriste. En tant que tel, lîle doit rester sous la plus stricte vigilance.
7) Le reste du monde manque de sensibilité pour la tragédie cubaine.
8) Cuba bénéficie de rentrées financières qui visent en priorité à renforcer lappareil répressif et propagandistique et donc aide Castro à se maintenir au pouvoir.
9) Lever lembargo ne reviendrait pas à rétablir un commerce « normal » et libre avec lîle. Les droits des travailleurs, les normes de lOIT y sont institutionnellement violées. Il ny a pas de PME cubaines, donc tout le bénéfice irait à lEtat. La rhétorique du régime continue à soutenir une vision de lhomme liée à la privation et à lascétisme. La consommation ne serait nullement encouragée par une croissance économique plus forte.
Quelle est donc la politique à privilégier ?
Les investissements étrangers directs ont déjà baissé de 250 à 40 millions, et ce non seulement à cause des difficultés à travailler dans un système extrêmement bureaucratique ou tout acte commercial devient à la fois un acte de solidarité politique avec le régime mais aussi à cause des risques qui pèsent sur ceux qui sous payent leurs employés et violent le droit international du travail.
Beaucoup pensent, et il semble que le gouvernement américain joue cette carte que le régime se pourrissant seul, il tombera de lui-même.
Au moment où ces lignes sont écrites, lUnion Européenne vient de geler ses relations. Lauteur soutient une politique dencouragement à la dissidence et au développement dune société civile, seule possibilité de permettre à Cuba, une fois le castrisme disparu, de marcher le plus rapidement possible vers la reconstitution dun état de droit. Parallèlement au gel des échanges économiques, ou à leur réduction au minimum (sil ny a plus de couverture de risque, il ny a plus déchanges possibles), les Etats de lUnion Européenne doivent maintenir des liens avec le régime et effectuer des pressions les plus fortes possibles, dénoncer le régime dès quil commet des crimes et le combattre dans tous les forums internationaux.
Parmi ces forums internationaux, lONU est un terrain particulièrement important, où ladministration cubaine parvient à marquer de nombreux points. Jouant les victimes, le régime cubain est parvenu grâce à une politique efficace dalliances stratégiques à obtenir le soutien de nombreux pays sous développés et dautres dictatures à éviter une condamnation massive de sa nature totalitaire et antisociale. Chaque année, létat cubain est condamné par une infime majorité au sein de la commission des droits de lhomme. Par contre, malgré les faits exposés antérieurement, lunanimité est presque faite lors du vote de la motion condamnant les Etats-Unis pour leur politique dembargo. Ces appuis offrent au régime cubain des arguments importants pour leur propagande et lui procurent une certaine impunité.
Beaucoup danalystes saccordent sur le fait que le régime cubain ne survivra pas en létat à la disparition de Fidel Castro. Plusieurs scénarios possibles envisagent le futur de lîle avec une vision négative. Les exemples de transition des pays de lancien bloc soviétique démontrent quau moment de la chute des régimes communistes, les dirigeants de ces pays se sont organisés en réseaux efficaces afin de se partager les richesses et transformer létat de force politique en état de force économique. La démocratie, et lhistoire récente nous le démontre sans le moindre doute, ne simprovise pas. Toute politique vis-à-vis dun régime totalitaire se devrait résulter dun mélange de dénonciation de ses crimes, de sanctions, de solidarité active avec lopposition pacifique et de soutien à la reconstruction de la démocratie bien avant son effondrement.
Laurent Muller, MBA, Gérant de société, Président de lAssociation Européenne Cuba Libre
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