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ricardo gonzalez Journaliste indépendant, Ricardo González Alfonso a été condamné à 20 ans de prison en mars 2003 pour avoir dirigé la publication de « De Cuba », la première revue indépendante à paraître depuis la Révolution cubaine de 1959.
1969 jours se sont écoulés depuis le 18/03/2003, jour de l'arrestation de Ricardo Gonzalez à La Havane
Les prisonniers de Castro témoignent

L’office du matin vient de se terminer à l’église Santa Rita de Miramar de La Havane : sur la cinquième avenue qui traverse d’est en ouest ce quartier résidentiel d’ambassades et des résidences diplomatiques, la circulation est plutôt clairsemée.
Presque personne ne remarque un spectacle plutôt inhabituel à Cuba : sur quelques dizaines de mètres se déroule une manifestation silencieuse d’une vingtaine de femmes toutes habillées en blanc. Le défilé ne dure que quelques minutes et s’achève par une prière publique ponctuée d’une série de « Libertad » criée à plein poumon. Ce sont « les dames en blanc » : toutes ont en commun d’avoir, ou d’avoir eu, un conjoint ou un fils emprisonné dans les geôles de l’Etat cubain au cours de la vague de répression de mars 2003.
Sous le regard goguenard d’une poignée d’agents de la sécurité d’Etat qui observent de loin cette représentation insolite, un minuscule espace de liberté vient d’exister à Cuba.
« Cela paraît peu, mais pour nous c’est tres important » observe Manuel Vazquez Portal, libéré pour raisons de santé en juin dernier. Ce journaliste indépendant de 53 ans condamné à 18 ans de prison n’a cependant rien perdu de sa verve. « Santa Rita est la patronne des causes impossibles, elle est vraiment adaptée à notre situation. »

En signe de solidarité, il est venu assister à la messe ce dimanche de décembre, en compagnie de Jorge Olivera, un autre journaliste libéré au début du mois de décembre 2004. Tous les deux ont bénéficié du régime dit de « licence extra pénale » pour raisons de santé, ce qui signifie qu’ils peuvent retourner en prison à tout moment, sur simple décision administrative.

Des libérations pour faire baisser la pression internationale

« Sur les 14 prisonniers sortis de prison a ce jour, 12 sont originaires de la Havane et deux de la province. Le but de cette opération c’est entre autres de faire baisser la tension dans la capitale, là ou se réunissent les « dames en blancs ». La licence extra pénale c’est une façon de faire passer pour un acte de bienfaisance ce qu’ils ont été obligés de céder. En vérité , il y a des détenus encore en prison qui sont en moins bonne santé que moi. Ils ont laissé sortir les plus connus comme Oscar Espinosa Chepe et Raul Rivero pour faire baisser la pression internationale. » .

Manuel Vázquez Portal

Manuel Vázquez Portal me semble amaigri et son visage recouvert d’une large barbe poivre et sel, et chaussée d’une épaisse paire de lunettes est encore celui d’un homme qui est passé par l’enfer. A Cuba, « territoire libre d’Amérique » comme il est modestement écrit sur tous les billets de banques, l’enfer à un nom : la prison de Boniato, ou Vázquez Portal a passé 15 mois.
Le cachot le plus sinistre de Cuba est situé non loin de Santiago de Cuba, dans l’Est du pays à 850 kilomètres du domicile de Vázquez Portal et de celui de sa famille, résidente des environs de La Havane. Cet éloignement volontaire est une punition supplémentaire à l’intention de la famille des détenus politiques, car la médiocre qualité des transports, reste un problème récurrent à Cuba.
Dans cette prison construite il y a plus de 60 ans a séjourné Fidel Castro, après l’attaque ratée de la caserne de Moncada en 1953. Depuis cette époque, le confort ne semble guère avoir évolué.

« Si je devais résumer ces 15 mois en une phrase je dirais que j’ai passé 15 mois dans les latrines d’une caserne, ou dans une « zahurda » (porcherie). Les premiers mois ont été très durs car la prison crée un état de léthargie permanente tres néfaste, surtout avec le régime de « maxima seguridad », c’est à dire d’isolement total. On ne voit personne, on ne parle avec personne et il faut beaucoup de discipline pour ne pas délirer. La seule façon de résister à la folie, c’est de lire et d’écrire, de faire sortir des choses clandestinement pour se projeter dehors. Les trois premiers mois, j’ai tenu un journal pour ne pas devenir fou. ».

Dans ce journal Vázquez Portal décrit ses conditions de détentions qui sont celles habituellement réservées aux détenus de droit commun les plus dangereux.

« La cellule s'inonde tous les tours avec les eaux résiduelles du couloir. Tension artérielle élevée. Ils m'emmènent à l'hôpital avec des fers aux pieds et des menottes aux mains. Matelas sale, déchiré, vieux, dur.
Il pleut très fort. Je découvre des fuites sur le plafond de la cellule. Abondantes.
Je reste en cellule d'isolement. Ils me tondent la tête et le visage. Ensuite je me rase. La nourriture, comme tous les jours, indescriptible. »

Les « mercenaire au service d’une puissance étrangère »


Manuel Vázquez Portal, comme tous les autres condamnés des procès de mars 2003 est désigné ici dans le langage officiel comme « mercenaire au service d’une puissance étrangère ». Mais ce qui frappe dans le parcours de ces hommes extraordinaires, c’est le coté plutôt ordinaires de leurs histoires, souvent parallèles. Comme Raul Rivero, Vázquez Portal a commencé à travailler dans la presse officielle notamment au Caimán barbudo, une revue culturelle, qui a disposé un temps d’une certaine liberté de ton. Poète et écrivain, il a obtenu pour ses œuvres trois prix officiels entre 1984 et 1993, avant d'être chassé des rangs de l'UNEAC (Union des écrivains et artistes cubains).

« En prison c’est tres important de se rappeler en permanence sa propre condition et de se projeter dans le futur pour éviter la folie. C’est difficile de se convaincre chaque jour que c’est toi qui a raison et que eux seront obligé de céder un jour. Et surtout, surtout, ne pas perdre le sens de l’humour. »

Jorge Olivera Castillo

Jorge Olivera est le dernier des journalistes à avoir été sorti de prison par le gouvernement Cubain au début du mois de décembre. Lui et moi, nous avons exactement le même age, 43 ans, et nous avons exercé la même profession, mais je vois dans son regard que nous n’avons pas vécu les mêmes choses : cela fait à peine une dizaine de jours qu’il a quitté son cachot et ses yeux semblent encore souffrir de la violence de la lumière du jour. Lorsque nous marchons ensemble sur la cinquième avenue, une des plus larges de La Havane, tout cet espace semble lui donner le vertige. Lui aussi a été volontairement emprisonné dans un lieu très éloigné de son domicile : dans la prison de Guantanamo, une des régions les plus pauvres et les plus chaudes de Cuba situé à l’extrême Est du pays, on loin de la base navale américaine.

« Après 20 mois et 19 jours d’emprisonnement dans une cellule minuscule, tu ressens comme une sorte d’étourdissement en sortant. J’ai l’impression de perdre très rapidement la mémoire de cette époque qui a duré si longtemps quand je l’ai vécue: c’est difficile de reprendre le rythme de la rue quand on a vécu si longtemps au ralenti. J’ai aussi des troubles de la vision à force de fixer un mur dans une cellule obscure d’1,5 m sur 3 mètres. Le simple fait de lire un journal peut devenir un problème dans ces conditions»
A son arrivée dans la prison il a d’abord été interné pendant trois mois avec des prisonniers de droit communs.
« Nous étions 18 dans la même cellule, et il y avait un seul WC attenant : un trou dans le sol. C’est un sous monde dangereux avec des individus qui ont une histoire pénale tres lourde. La plupart avait été condamné pour homicide ou trafic de drogue et certains avaient de gros problèmes de santé mentale. Tous étaient potentiellement très dangereux, et ca a été une punition supplémentaire de nous enfermer, nous les détenus politiques, avec ces gens là. Il m’a fallu beaucoup de psychologie pour accepter ces conditions et éviter d’avoir des problèmes. »

Des conditions de détentions infra humaine

Jorge Olivera souffrait déjà d’une grave maladie intestinale provoquant des hémorragies internes avant d’être emprisonné, mais son état s’est considérablement aggravé dans la prison de Guantanamo.

« Les conditions de détentions etaient infra humaine, l’eau était contaminée et la nourriture souvent pourrie. La nourriture se résumait à une mixture de farine de mais, de haricots écrasés avec de la farine de blé et mélangée avec de l’eau : cela avait pour nom « pâte alimentaire ». Deux fois par mois, nous avions droit à un morceau de poulet.
On me sortait une heure par jour, seul dans une cour, et selon l’heure il pouvait y avoir ou de ne pas avoir de soleil. Je n’étais pas correctement soigné et le stress et la mauvaise nourriture ont compliqué mes symptômes. J’ai aussi attrapé des parasites à cette époque, et je n’ai pas été correctement soigné dans l’hôpital de la prison»

Jorge Olivera a suivi le parcours classique d’un journaliste cubain : il a travaillé dix ans à la télévision cubaine comme chroniqueur, mais à la fin des 80 le choc de la prestroika en Union Soviétique attire son attention, et il supporte de plus en plus mal la censure et la langue de bois des médias cubains.
« A partir de 1995, j’ai commencé à travailler pour la presse indépendante, avec l’agence Habana Press dont je suis devenu le directeur et qui publie ses articles sur Internet et dans la revue espagnole Encuentro. C’était mon travail jusqu’au moment de mon arrestation en mars 2003. »

En 1997, Jorge Olivera reçoit un premier avertissement : il est victime d’une acte de « repudio », une spécialité de la police politique cubaine qui consiste à mettre en scène un simulacre de lynchage par la population. La « population mécontente »de son quartier attaque sa maison : injures, jets de pierre etc….Il est obligé de quitter sa première épouse et de déménager loin de son premier logement.

« Cette période a été très pénible, mais je ne regrette rien de mes engagements. Ensuite, en 2003, il y a eu l’arrestation : deux jours avant le procès j’ai été convoqué à la Villa Marista (siège de la police politique). Ils voulaient me tester pour voir si il y avait une possibilité de m’assouplir ou de me faire avouer quelque chose. C’etait un climat de pression psychologique constante.
Le procès lui même a été une farce théâtrale grotesque. J’ai vu mon avocat dix minutes avant le début de l’audience, et il a commencé sa plaidoirie par une déclaration pro gouvernementale, comme pour s’excuser d’avoir à me défendre. Le procureur a demandé 15 ans et le juge a alourdi la peine jusqu'à 18 ans. »

L’histoire joue parfois des tours pendables à ceux qui l’écrivent, car le père de Jorge, Orlando Olivera, militant historique du PSP (Parti Socialiste Populaire, le nom du parti communiste cubain avant la révolution) est lui aussi passé par les prisons castristes.

« Mon père était communiste, un des militant historique du PSP, puis du PCC. Il travaillait comme correcteur à Hoy puis Granma (journal du Parti communiste). En 1968 il a été arrêté en même temps qu’Anibal Escalante et accusé de faire partie d’une fraction pro-soviétique au sein du parti: il a été condamné à 10 ans et a fait 4 ans de prison, juste pour avoir exprimé une opinion divergente dans le parti. »

Triste record pour Fidel Castro : sa longévité hors du commun lui a permis d’embastiller plusieurs générations. Un père jeté en prison pour « pro soviétisme » et un fils condamné comme « mercenaire » au service des Etats Unis.

l'exil ou le silence total

Aujourd’hui, la liberté a un goût amer pour Manuel Vázquez Portal et Jorge Olivera : tous deux considèrent qu’elle n’est qu’une illusion destinée à éblouir la communauté internationale.

« Je ne me sens pas libre, car aucun Cubain n’est libre, et le régime de la licence extra pénale est une fausse liberté. » explique Vázquez Portal « Ici nous avons deux options : l’exil ou le silence total, car la menace plane toujours d’un retour en prison. Je n’ai pas envie de sortir de Cuba, mais j’ai récemment reçu un visa de sortie de la part du gouvernement cubain, et je pense l’utiliser bientôt.
Je dois protéger ma famille, ma femme et mon fils de 10 ans, et ici je n’ai aucune possibilité de travailler : je suis dans l ‘opposition depuis plus de dix ans, j’ai 53 ans et je suis fatigué. Si je pars, c’est pour pouvoir revenir, c’est un repli tactique, je n’abandonne pas la lutte et mes convictions. »

Pour Jorge Olivera, les perspectives sont identiques : épuisé par son emprisonnement, il a obtenu récemment un visa d’émigration pour les Etats Unis « Dans mon cas, il y a eu beaucoup d’acharnement sur moi et sur mon épouse Nancy : elle a été constamment harcelée par la sécurité pour ne plus parler à la presse et ne plus participer aux réunions des dames en blancs . Je dois penser à ma famille qui a déjà beaucoup souffert de cette situation.
J’espère pouvoir partir le plus rapidement possible. La seguridad m’a volé mon passeport pendant la perquisition au moment de mon arrestation et refuse de me le rendre.
Maintenant, je dois demander un nouveau passeport : cela signifie 5 ou 6 mois de délai et 55 dollars à trouver (1430 pesos cubains, environ 7 mois de salaire pour un Cubain). »
On se sépare rapidement : la fatigue est toujours perceptible, mais elle ne ressemble pas à du découragement. « Au fait j’oubliai » ajoute Vázquez Portal, « tous les articles dans la presse étrangère, c’est très important pour nous, et surtout pour tout ceux qui sont encore en prison. »

Olivier Languepin

08 août 2008
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