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6. Quelle transition pour Cuba ? (extrait)

"Il n'y aura pas de transition dans ce pays" (Fidel Castro, février 1998).

Fidel Castro et ses ennemis jurés de Miami sont au moins d'accord sur une chose : l'absence de véritable transition à Cuba. Pour la communauté exilée les récentes réformes économiques ne changent rien au fond du problème : Cuba reste une dictature communiste. Quant à Fidel il l'a dit et répété à maintes reprises : la transition du socialisme vers le capitalisme n'aura pas lieu. Pourtant tout le monde sait qu'elle est inévitable. Mais quelle transition ? Il n'y a guère de modèle qui puisse s'appliquer à la situation cubaine, car elle ne correspond ni à la situation des ex pays de l'Est, ni à celle des transitions démocratiques des dictatures latino américaines. Fidel Castro est un cas particulier : il n'est ni Pinochet, ni Jaruzelski . Dans le cas cubain il ne s'agit pas de bousculer une tête galonnée, ni une marionnette à la solde d'une puissance étrangère, mais de mettre fin à une expérience révolutionnaire et populaire qui a mobilisé en son temps des millions de personnes. Réduire la révolution cubaine à sa composante marxiste serait une lourde erreur : le nationalisme cubain, aujourd'hui incarné de fait par Castro, est sans doute la véritable clé de voûte du régime. D'autant plus qu' il s'agit également de résister à une pression extérieure qui prétend imposer son propre schéma de transition sous forme de protectorat dirigé par les États Unis. Le régime Cubain a beau être à bout de souffle, il fait encore l'unanimité lorsqu'il s'agit de résister aux visées revanchardes et annexionnistes des ultras de Miami soutenus par les États Unis.

L'après Castro ? La question est bien sûr dans toutes les têtes mais par sur toutes les lèvres. Dans les hauts cercles du pouvoir on évite soigneusement d'y faire allusion , preuve s'il en était besoin que Fidel tient encore fermement les rênes du pouvoir.

L' avenir sans Fidel est bien entendu une certitude biologique mais à l'instar des fin de règne des grands caudillos, il serait indécent d'évoquer la succession du "lider maximo" de son vivant. Dans les chancelleries les rumeurs, toujours contradictoires et invérifiables, vont bon train sur l' état de santé de Castro et on se perd en conjecture sur l'intronisation d'une nécessaire relève. Pourtant la relève est prête : le Parti communiste à déjà installé dans les sphères du pouvoir son équipe de quadras et de technocrates autour de Carlos Lage ou de Ricardo Alarcon qui ont dirigé la mise en place de la nouvelle politique économique. Mais pour l'heure leur marge de manoeuvre est inexistante : tant que le lider maximo n'a pas dit son dernier mot, la seule solution consiste à attendre en silence. Comme le font 11 millions de cubains.

Après le décès de Fidel Castro, les termes du dilemme paraissent être simple :une succession dynastique du castrisme, comme en Corée du Nord, ou une transition vers la démocratie et l'économie de marché, comme il s'est produit en Europe de l'Est après la chute du mur de Berlin.

Raúl Castro; son gendre, le colonel Luis Alberto Rodriguez ; les généraux Julio Casas, Abelardo Colomé Ibarra, Ulises del Toro et Alvaro López Miera, et les politiciens et les fonctionnaires Carlos Lage, Felipe Pérez Roque, Ricardo Alarcón, Francisco Soberón, Fernando Remírez d'Estenoz, plus le reste des héritiers plus petits du pouvoir de Castro, ont discrètement conçu leur feuille de route pour gouverner le pays après le décès du Commandant.

Il s'agit du plan de succession qui serait mené à bien après l'enterrement en grande pompe de Castro et de la déclaration publique d'adhésion inébranlable et éternelle à la mémoire et à l'idéologie du Lider Maximo.

Bienvenus à la transition

Récemment, plusieurs exilés cubains ont dirigé la publication d'un receuil de textes sur la transition, dont Oswaldo Paya, Zoé Valdes et beaucoup d'autres. Ce livre a été traduit en français aux éditions Aduana Vieja.

Voici le sommaire de cet essai qui pose de manière très précise les futurs enjeux de la transition à Cuba.

Bienvenus à la transition

Le projet est très simple, et, du point de vue de la classe dirigeante, viable. Une fois enterrés avec les honneurs le Commandant, on entame une ouverture économique à la chinoise ou à la vietnamienne, avec des relations étroites avec les nations développées d'Occident, en permettant timidement l'apparition progressive de la petite propriété privée, mais en maintenant simultanément un contrôle politique et économique strict, de sorte que la situation ne risque pas d'échapper au contrôle de cette nouvelle oligarchie.

Pour pouvoir mener à bien pacifiquement cette transformation, les nouveaux maitres de Cuba auront besoin de normaliser les relations avec les Etats-Unis et, dans une moindre mesure, avec l'Union Européenne. Pour atteindre cet objectif, qui inclue la levée de l'embargo, les héritiers de Castro, sont disposés à offrir trois récompenses à Washington : le contrôle de l'émigration clandestine, la surveillance sur le trafic de drogues, et une diminution du rôle de Cuba comme étendard de la lutte anticapitaliste et antiaméricaine.

Outre ces récompenses réelles, pour encourager le changement de la politique américaine et européenne, les héritiers de Castro devront présenter une apparence plus acceptable pour les principes et les valeurs occidentales. Depuis plusieurs années, la Sécurité de l'État a construit ou manipulé certains groupes d'opposition, à l'intérieur et hors de Cuba, pour, le moment venu, pouvoir transmettre l'impression d'accorder un plus grand pluralisme politique.

Dans cette scène politique de carton pâte, certains de ces groupes de l'opposition manipulés par la Sécurité d'Etat contribueraient à légitimer un système dans lequel la tolérance à la diversité idéologique serait plus virtuel que réelle, mais suffisant pour satisfaire les acteurs internationaux.
En tout cas, le projet des héritiers était de réintroduire à Cuba, très lentement, un système hybride de socialisme avec des éléments de marché, fortement contrôlé par l'État, où la classe dirigeante -- l'environnement de Raúl Castro -- aurait un contrôle strict des leviers économiques, politiques et militaires qui lui garantiraient le bénéfice du pouvoir pendant au moins deux générations.
Dans cette longue période, le Parti Communiste Cubain, se transforme en une espèce de PRI hégémonique jusqu'à ce que l'Île, à un certain moment encore imprévisible, arrive à un profil de normalité acceptable pour les standards internationaux.

A ce moment, tous les protagonistes de la révolution sont enterrés et leur descendants sont assurés d'appartenir à la nouvelle classe dirigeante. Il n'existerait plus de danger pour eux ni pour leur famille. D'autre part, du point de vue idéologique, ce projet collait avec le pragmatisme des dirigeants qui, à partir de la perestroika et de la disparition de l'URSS, ont perdu toute illusion avec le marxisme et avec l'internationalisme révolutionnaire que Castro leur avait imposé tout au long d'un demi siècle .

Les généraux et officiels qui sont passés par les 15 années de guerres africaines et par les multiples épisodes de guerilla en Amérique latine, se sentent plus à l'aise en administrant des hôtels, en fabriquant des containers ou en important des ordinateurs, que de se consacrer à la tâche peu réalite de construire un paradis proletaire sur la terre, exploit qui, non seulement était impossible, mais s'avérait inutilement et ruineusement coûteux.
Toutefois, pour pouvoir transformer une dictature idéaliste teinte par une mission impériale en une dictature domestique dépouillée de toute velléité utopique, les héritiers de Castro ont besoin d'un discours moral suffisamment cohérent.

Leur justification est facile à imaginer : il est nécessaire de maintenir le système de parti unique, sans ouvrir pour l'instant le jeu démocratique, pour éviter que les Etats-Unis anexe Cuba.
De même, il s'avére indispensable de maintenir le contrôle de l'économie dans les mains des révolutionnaires pour préserver les réalisations de la révolution dans le domaine de l'éducation, la santé et les sports. En l'absence d'un travail historique sérieux et d'évaluation des fameux acquis de la Révolution, la future dictature post castriste, dispose d' un alibi idéologique pour affronter sans faire de concession réelle l'étape cruciale qui suivra la mort inévitable de Fidel Castro.

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16 mai 2008
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